DBT #9 - Romain Paillard

PAR RAPHAEL RUEGGER

25 NOVEMBRE 2020

Crée en 2014, le wagon propose des formations intensives de développement web
et de data sciences dans 40 villes à travers le monde dont Paris, Rio de Janeiro, Montréal, Istanbul…
Le wagon compte près de 10.000 alumni aujourd’hui et a permis la création d’une centaine de startup.
Créée en 2011, la startup a depuis déployé ses ailes pour intégrer le Next40.
Entretien avec Romain Paillard, co-fondateur.

Vous êtes diplômé en Droit, début de carrière en tant qu’avocat, comment avez-vous eu l’idée d’ouvrir une école de code ?

Effectivement, avant de lancer le wagon j’étais avocat, j’ai commencé par faire du M&A pour des grands groupes anglo-saxons ce qui est assez classique pour mon parcours. J’ai réalisé que les horaires de travail étaient délirants, que les méthodes de travail ne me convenaient pas et finalement que le boulot n’était pas si génial que je l’imaginais. Je suis alors parti pour faire du droit pénal, c’était très prenant aussi mais passionnant. Le problème c’est que c’était difficile de s’en sortir financièrement. J’ai ensuite lancé une première boite qui a été un échec flamboyant, on n’avait aucun moyen de monétiser. C’était un beau succès d’égo de lancer une boîte et malgré l’échec j’ai beaucoup appris. En particulier le fait qu’avoir la main sur le produit c’est quelque chose de fondamental, je travaillais avec un directeur technique qui n’avançait pas j’avais l’impression d’être pris en otage. C’était assez pénible. J’ai donc commencé à apprendre à coder en lisant plein de documents sur internet mais c’était plus que laborieux. Avec mon frère on a loupé énormément avant de réussir. On a découvert le format Bootcamp qui était très développé dans la Silicon Valley grâce à un pote qui était parti apprendre à coder et qui en 9 semaines avait été recruté chez Uber. On a creusé ce sujet-là et on a lancé le wagon en janvier 2014 avec une petite classe de 15 ‘cobayes’.

Vous êtes trois associés, comment vous-êtes-vous rencontré ?

Je n’ai pas trop peiné à trouver mon premier associé, on se connait depuis 30 ans et c’est mon frère Boris (rires). Et pour Sébastien, en fait il est arrivé très tôt et il a tout de suite cru au projet. C’est le profil le plus technique. Il a commencé à travailler avec nous en mission et c’est un bon format car on se donne un cadre de six mois et on sort avec un produit qu’on a envie de travailler ensemble. Il y a un budget à la clé, il ne travaille pas pour rien et si ça marche il a des parts, c’est le but quand on s’associe et c’est ce qui s’est passé. Avec mon frère c’est particulier car quand on s’associe avec un pote on sait qu’il ne nous reprochera pas d’avoir cassé son jouet ou d’avoir fait pipi dans son lit mais c’est différent avec quelqu’un de sa famille. On a des règles très claires, notamment sur la communication. On a mis en place un système de communication assez efficace avec des émojis sur Slack. On sait tout de suite si on se parle sur un ton interrogatif, directif, si c’est urgent ou non… Mais en fait on n’a presque pas besoin de discuter car on se connait très bien, on sait de suite ce que pense l’autre. Sébastien joue un rôle de fusible entre les deux frères, son rôle est très important.

Aujourd’hui le wagon est bien lancé sur ses rails, où en êtes-vous dans votre développement ?

On a plus de 450 itérations sur le contenu qu’on maitrise parfaitement désormais. On a commencé avec un campus à Paris et maintenant on a 40 campus. Les 5 premières années on a réussi à avancer sans faire de levée de fonds, on a fonctionné uniquement sur nos fonds propres et sur la rentabilité de la boîte. Cette année on a clôturé un tour de table à 17 millions d’euros avec trois grands axes de développement. Premièrement c’est de consolider l’existant et ça passe par le rachat de franchises pour mieux contrôler notre installation dans certaines villes stratégiques. Ensuite c’est de développer notre offre corporate lancée il y a trois ans et qui marche très bien. Enfin, dernier objectif c’est de développer des nouveaux contenus et des nouveaux formats de formation. Plus généralement on doit rester au contact de ce qui se fait, en se tenant bien informés des attentes des recruteurs.

Vous avez fait une levée de fonds tardive, pourquoi ce choix stratégique ?

On est sur un business qui de toutes façons impose un BFR (besoin de fonds de roulement) négatif car on encaisse avant même de recevoir les élèves, un mois en avance on sait quelles seront nos dépenses et nos recettes. C’est un avantage non négligeable car dès le départ on avait de la visibilité. Ensuite on a une culture de rentabilité au Wagon et on n’a jamais accepté de perdre de l’argent. On a intégré notre 3e associé ce qui nous a permis de développer des outils pour limiter le nombre d’objets de coûts. Pour développer des filiales dans les grosses villes comme Berlin, Londres, on a eu besoin de fonds propres car on ne pouvait pas se permettre de franchiser car on voulait garder un contrôle très important. On a levé des fonds pour vraiment accélérer notre développement et l’activité BtoB qui est encore embryonnaire mais qui à terme égalera le BtoC.

Quels sont vos concurrents aujourd’hui et comment vous démarquez-vous ?

Il existe des solutions en ligne très bien mais il faut compter six mois ou un an pour savoir coder. Et il y a des personnes pour qui ce n’est pas possible d’apprendre en ligne. Par rapport aux autres offres équivalentes je pense qu’on a un avantage car on a de très bons retours de la part de nos étudiants mais attention, ça n’a pas toujours été le cas. On est face à des cours en ligne qui ont levé des centaines de millions d’euros. On a des outils impressionnants, on a tout codé nous-même et aujourd’hui le wagon est une fusion entre des cours en ligne et des créations offline. Le rapport assistants / élève est très élevé, on est sur une base d’un pour six environ.

Sur quels marchés pensez-vous pouvoir vous étendre dans les années à venir, l’Asie, les États-Unis ?

On est déjà très présents en Asie, en Chine notamment même si en Chine ils sont très branchés data plus que développement web. Quand on s’implante à l’étranger et en Asie notamment, il faut vraiment prendre en compte les spécificités des marchés car on est très loin géographiquement et culturellement de ces pays, il faut avoir les bonnes raisons, les bonnes approches, le bon branding et ça demande de passer du temps pour comprendre leur fonctionnement. Pour les États-Unis c’est très différent, c’est un sujet complexe car c’est la maison mère des bootcamps. Il y a beaucoup de petits acteurs là-bas. Sur le plan business je ne pense pas que ce soit le plus intéressant car les coûts d’acquisition sont énorme. On ne sera pas dans une logique de conquête aux US mais s’installer là-bas c’est fondamental car les plus grands groupes de la Tech y sont. Ce serait plus du marketing que du business.

Pourquoi venir faire un bootcamp au wagon, si vous deviez encore nous convaincre ?

Quelqu’un qui fait le Wagon fait que du développement web mais en fait c’est l’outil le plus utilisé au monde. On transmet tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet le plus important du moment. Le web est très récent, c’est 20 ans d’existence donc quelqu’un qui a appris à coder au wagon il y a 5 ans a déjà une belle séniorité. Le format intensif fait que les personnes répètent énormément les gestes et les raisonnements . Répéter 45 jours de suite les mêmes raisonnements c’est presque plus pertinent que d’apprendre de manière édulcorée sur 2 ans. En plus il y a un effet un peu colo car nos étudiants passent 45 jours ensemble, un groupe de 40, Tout est plus intense, sur tous les points. On a une communauté d’élèves qui a créé un cercle vertueux. Par exemple on a une dizaine de développeurs formés au wagon qui travaillent chez Doctolib. On sait que ceux qui sortiront du wagon pour rejoindre Doctolib auront des personnes bienveillantes à leurs débuts. En 9 semaines on peut apprendre beaucoup mais en sortant on a besoin de prendre confiance. Les anciens peuvent donc tutorer. Avec 10.000 alumni vous avez des chances de trouver quelqu’un de bienveillant où vous irez ensuite.

Quelles sont les principales opportunités en sortant du wagon ?

Il y a trois chemins de sortie du wagon : chercher un boulot, lancer sa boite en freelance pour faire du code ou créer sa startup. Trois options pour le wagon pour accompagner ceux qui sortent de l’école. On fait déjà du placement RH auprès de nos 250 entreprises partenaires. On pourrait monter une agence avec toutes les personnes qui sortent de chez nous où ils seraient des freelances. La dernière option serait de créer un incubateur. Les startups du wagon qui se sont créés c’est plus de 80 millions d’euros de levées de fonds.

Le wagon en délivre pas de diplôme pour le moment, est-ce un objectif ?

On n’a pas de diplôme en effet, on fait nos preuves à travers nos alumni uniquement. C’est la plus belle façon de prouver qu’une école vaut quelque chose. On a deux grandes catégories de profils : des étudiants qui sont en cours de cursus ou qui finissent leur cursus. Un peu comme il y a 20 ans les gens partaient faire un séjour linguistique. Il y a 20 ans ceux qui sortaient de l’ESSEC et qui parlaient bien anglais partaient à l’étranger occuper des très bons postes dans des grands groupes et ceux qui parlaient moins bien anglais rentraient à des très bons postes aussi mais plutôt dans le CAC40. Aujourd’hui c’est un assez similaire mais avec la Tech. Savoir coder c’est un vrai différenciateur pour les étudiants. Ce qui est suffisamment exceptionnel pour être souligné c’est qu’au wagon on voit des anciens élèves du wagon devenus teaching assistants, des personnes qui n’ont même pas le bac, expliquer des exercices à des Polytechniciens. On est dans un pays qui attache une importance démesurée au diplôme.

Qu’est ce qui n’a pas marché dans vos aventures entrepreneuriales avant le wagon ?

Le charme de l’entreprenariat c’est d’avoir des problèmes. Résoudre des problèmes c’est le quotidien de l’entrepreneur. Lorsque j’ai commencé, je me suis loupé à de multiples reprises, on avait par exemple passé des mois à étudier la problématique des calendriers, on voulait révolutionner la gestion de calendrier. Il s’avère qu’on était beaucoup moins malins que ceux qui ont créé la solution Sunrise, qui a ensuite était vendue plusieurs centaines de millions d’euros à Microsoft. Mon vrai problème avant c’était de faire en sorte que quelqu’un mette un euro sur les sites que je créais. Une fois que quelqu’un met un euro sur un site, il peut potentiellement y en avoir un milliard. Tant que cet euro-là n’a pas été dépensé il n’y a rien.

Si vous aviez un conseil à donner aux étudiants attirés par une aventure entrepreneuriale ?

Je me dis que mon conseil il est hyper trivial mais je vous le donne quand même, c’est qu’il faut avoir deux ans devant soi pour se lancer. Soit deux ans de chômage, soit des parents chez qui habiter, soit une épargne… Sans quoi ce n’est pas possible d’avoir la liberté d’esprit pour se lancer. Je n’aime pas trop les grands conseils théoriques. J’ai trop vu de personnes se lancer comme ça et au bout de six mois ne plus pouvoir assumer, commencer à reprendre des petits boulots, faire des missions. C’est assez triste car ça veut dire que l’entrepreneuriat est encore réservé à une certaine catégorie professionnelle même en France qui est un pays d’entrepreneurs.