DBT #8 - Alexis Angot

PAR RAPHAEL RUEGGER

7 NOVEMBRE 2020

Avec 300 millions d’euros levés en octobre 2020, la startup Ynsect a pour projet
de “construire la plus grande ferme d’insectes au monde” à Amiens : 500 emplois
créés pour produire, à terme, plus de 200.000 tonnes d’ingrédients par an.
Créée en 2011, la startup a depuis déployé ses ailes pour intégrer le Next40.
Entretien avec Alexis Angot, co-fondateur.

Vous avez été diplômé de l’ESSEC en 2008, en 2011 vous fondiez Ynsect, comment avez-vous eu cette idée et comment se sont passés les premiers mois de l’aventure ?

Déjà étudiant à l’ESSEC j’avais une forte attirance pour l’entrepreneuriat et l’impact. Je suivais d’ailleurs les cours de la Chaire entrepreneuriat social et à côté de ça j’étais à ESE (ESSEC Solutions Entreprises) et dans l’association de développement durable. Ensuite j’ai commencé ma carrière professionnelle dans un organisme de micro-crédit et en parallèle j’étais très engagé dans une association, Worgamic, qui travaille sur les thématiques d’alimentation durable. C’est comme ça que j’ai rencontré Antoine, on menait des projets très concrets mais on portait aussi beaucoup de réflexions et notamment sur les insectes. J’ai ramené deux amis à moi, Fabrice et Jean-Gabriel, à quatre on a lancé notre startup avec cet objectif un peu fou d'élever des insectes à grande échelles pour en faire des aliments d’intérêt pour les animaux naturellement insectivores comme les truites, les saumons, les volailles ou encore un certain nombre d’animaux domestiques.

Vous le dîtes vous-même, Ynsect est un projet “un peu fou”, comment avez-vous convaincu les premiers investisseurs de vous suivre ?

On a eu l’idée de Ynsect en 2010, on a déposé les statuts de l’entreprise en 2011, mais ce n’est qu’en 2014, c’est à dire au moment de notre première levée de fonds (1,8 M€), que nous sommes passés à 100% sur le projet. Même si on avait des CV d’écoles plutôt sympathiques notre projet avait l’air complètement fou. On avait conscience que convaincre des personnes de nous financer serait assez long, c’est pour cela qu’on a gardé nos jobs à temps partiel aussi longtemps. Pour faire avancer le projet, on se relayait le soir et le weekend. C’est aussi ça la force d’être quatre associés. Les premières années on a énormément pitché dans des concours, on a vraiment fait pivoter notre projet plusieurs fois et des investisseurs nous ont vus à plusieurs reprises, à chaque fois avec des évolutions et des améliorations. On a créé une relation de confiance avec eux et, un jour, un investisseur s’est dit ‘ok, ils ont une idée folle, mais ils s’accrochent et ils avancent’. Les premières personnes à convaincre pour nous ce n’était pas les clients qui -soyons honnêtes- ne pensaient pas que c’était possible de produire des insectes à grande échelle, mais les investisseurs. Et puis, soyons honnêtes une nouvelle fois : il y a une part de hasard, de chance...

Quels ont été les principaux obstacles à la création d’Ynsect, peut-être certains subsistent-ils encore ? Comment cherchez-vous à les dépasser ?

Quand vous lancez un business complètement disruptif, on pense bien souvent aux obstacles techniques, financiers et commerciaux. Mais il ne faut pas négliger l’obstacle règlementaire : quand nous avons créé Ynsect, il n’y avait aucune règlementation qui nous concernait, on a dû batailler pendant plus de 3 ans pour que les farines d’insectes soient autorisées pour nourrir les poissons.

Aujourd’hui vous évoluez dans un secteur assez méconnu du grand public, pouvez-vous nous dire quels sont vos principaux concurrents et comment vous parvenez à vous démarquer ?

Avec Ynsect on a une caractéristique très particulière, on a choisi d’élever des scarabées là où presque tous nos concurrents ont fait le choix d’élever des mouches. Ces animaux étant très différents, on a donc des produits très différents. Je dirai donc que nous sommes donc peu en concurrence sur le plan commercial, puisque nous vendons des produits distincts. En revanche, nous sommes en concurrence directe pour les financements : il faut bien comprendre que pour produire suffisamment d’insectes il faut des usines de grande taille, les besoins de financements sont colossaux. Un investisseur va donc faire son choix entre le scarabée et la mouche mais il n’investira pas sur les deux.

Vous avez lancé Ynsect à quatre associés, quelle a été votre relation durant toutes ses années ?

J’insiste vraiment sur la puissance de la relation que vous arrivez à créer avec vos co-fondateurs. Tout de suite on a su qui allait être responsable de quoi grâce à la complémentarité de nos parcours, agro, polytechnique, informatique, gestion… On ne se marchait pas sur les pieds ! Au-delà de cette complémentarité on avait un très bon niveau d’échange. La première raison d’échec dans une startup c’est les clashs entre associés, surtout au début car c’est à ce moment-là qu’on doit se positionner, arbitrer et que les visions peuvent diverger. Rapidement, on avait mis en place un certain nombre de règles et d’outils pour apaiser les tensions. Quand vous êtes quatre, le potentiel de tensions est démultiplié, de même que la force de frappe. Être quatre avec ces règles de bon fonctionnement, ça nous a permis d’être plus résilients aux difficultés auxquelles on faisait face.

Ynsect c’est déjà une entreprise de 150 employés, vous venez de lever 300 millions d’euros auprès de plusieurs investisseurs dont la Banque des Territoires, quels sont vos prochains objectifs ?

On a une très grande ambition. On a une usine qui tourne, une deuxième en construction dont la production sera des dizaines de fois plus importante et à moyen terme on va s’implanter partout où cela fera sens. Nos insectes sont de très bons convertisseurs de co-produits agricoles qui ont peu de valeur. Pour le moment, on se concentre sur notre deuxième unité de production. Mais on travaille déjà à la suite : on pourrait aller vers d’autres types d’insectes, vendre nos produits à des acteurs de l’agroalimentaire qui transformeraient nos insectes pour l’alimentation humaine, produire des insectes pour rendre des services de pollinisation, de lutte biologique, etc. Pour résumer, on a posé les bases d’ une nouvelle filière industrielle. On peut, à partir de cette plateforme technologique, envisager de très nombreux développements.

Vous avez récemment quitté vos fonctions opérationnelles à Ynsect, pourquoi cette décision ? L’entrepreneur que vous êtes doit bien avoir quelques nouveaux projets, vous pouvez nous en parler ?

J’ai consacré presque 10 ans à Ynsect, j’avais l’impression d’avoir accompli ce que je voulais accomplir. D’avoir mené le projet au niveau de maturité que je voulais. Dès lors, c’était une sorte d’évidence pour moi de tourner la page. Il y a aussi, comme pour toute grande décision, une part d’irrationnel, de « gut feeling » . Aujourd’hui je m’investis sur pas mal de chose, même si je ne veux pas me relancer tout de suite sur un gros projet, j’ai pas mal d’idées en tête. L’aventure entrepreneuriale est un peu comme un marathon, c’est quelque chose qui peut être usant dans la durée donc je savais que j’aurais besoin d’un petit temps de repos pour reprendre ma lucidité et m’ouvrir à de nouvelles opportunités. Je le fais notamment en accompagnant des jeunes entrepreneurs qui sont nombreux à me contacter pour me parler de leurs projets, de leur business et qui me demandent à ce que modestement je puisse les accompagner et je le fais avec énormément de plaisir. J’ai aussi investi dans un certain nombre de startups et je travaille sur un projet de fonds d’investissement spécialisé en « secondaire direct ». L’écosystème français des startups est jeune et il manque d’histoires du type « Mon oncle a investi dans une startup il y a 9 ans et il a multiplié sa mise par 5 ou 6 ». Il faut que ce type d’histoire devienne de plus en plus banal. Cela sera possible si -comme cela existe depuis des années aux US- des fonds d’investissement de secondaire direct naissent en France et en Europe.

Si vous aviez un conseil à donner aux étudiants attirés par une aventure entrepreneuriale ?

Lancez-vous, vous n’avez rien à perdre, vous êtes jeunes, bien formés et vous êtes dans un pays qui aime les entrepreneurs.